Vrais semblables
Le cycliste du dimanche se lève à l’aube, s’équipe… et le faux-semblant est troublant : cuissard, chaussures, vareuse vont durant quelques heures, auprès des enfants qui le verront débouler, le faire passer pour un coureur ! Mais seuls les gamins se méprennent. Les coureurs, les vrais, ceux labellisés “vus à la télé”, sont d’une autre espèce, au plumage approchant mais au ramage fait pour la renommée.
Pour le cyclo amateur, le mimétisme passera dès lors par l’imagination : on joue au coureur en en empruntant la chorégraphie. Queue-leu-leu parfaite pour affronter le vent, relances tout en jambes aux changements de direction, attaque au pied d’une côte pour épater la galerie, relais en rotations bien huilées quand un tronçon de route s’y prête.
L’amateur n’est pas dupe. Il sait qu’il n’a pas accès à quelques-uns des marqueurs du grand cirque cycliste : on ne balance pas notre bidon quand il est vide, on ne se laisse pas glisser jusqu’à Gérard pour prendre les consignes, on n’ingurgite rien de discret pour pouvoir monter dans les watts, on ne change pas de vélo pour un pneu plat : on répare en bord de route et un quart d’heure y passe…
Mais au guidon nous sommes de grands enfants et les champions nous inspirent malgré tout. Aussi faisandé que soit devenu le cyclisme pro, la magie qu’il nous inspirait au temps de l’innocence ne disparaît jamais tout à fait. La magie du matos haut de gamme quand un vélo pèse moins qu’un casier de bière ; celle de parcours si annuels qu’on connaît la route sans jamais l’avoir faite, pavés des Flandres, Redoute ardennaise ou lacets de l’Alpe-d’Huez ; celle, aussi, de l’athlète affuté, survitaminé sans doute, dopé peut-être, mais stupéfiante alliance de tonus et de prêt-à-souffrir : rien à dire, respect ! Le cycliste pro est sur la route condamné au dépassement de soi, à la fois choyé et martyrisé.
Les premiers que nous avons découverts ne nous quitteront plus et le cycliste amateur pourrait (à l’instar de ces grandes écoles qui donnent à chaque promotion de leurs élèves un nom illustre) être daté sans erreur par l’un ou l’autre patronyme ayant colonisé son imaginaire. Chacun s’y reconnaîtra… On est de la promotion 60 si c’est Rik Van Looy ou le râblé Rudi Altig ; de la décennie suivante avec Felice Gimondi ou les frères De Vlaeminck ; si c’est Stephen Roche ou le tricheur Jan Raas ce sont les années 80 ; et voici l’élégant Miguel Indurain pour les années 90, le massif Tom Boonen pour les jeunots du siècle en cours. Ces gars-là qui se sont fichés en nous sont le plus souvent des cracks : les faibles humains n’aiment rien tant que ceux qui gagnent, s’identifier à l’un ou l’autre n’étant utile qu’à se grandir.
Y aurait-il pour autant de vrais et de faux cyclistes ? Je suis de ceux qui n’y croient guère. Cyclos, travailleurs, voyageurs ou forçats de la route, tous les humains sur une bécane sont cousins. Aucun ne voit les mêmes paysages, ne craint les mêmes défaillances, ne cherche la même chose mais chacun y trouve une confirmation identique : en alliance avec une machine biscornue le monde peut être arpenté en ne comptant que sur ses propres forces. La compétition, la rivalité, la tricherie, elles, n’y ont à faire que quand s’en mêle l’argent, ou l’illusion d’une gloire de pacotille. Le cyclisme peut alors être laid. Mais ce n’est pas le nôtre. Qu’il me plaît de croire le vrai…
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