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| Alain Vaessen

Vélo commotion

L’expérience est rarissime pour le cycliste : découvrir ébahi une autre pratique sportive que la sienne où les progrès techniques ont dopé, plus encore qu’en cyclisme, la capacité des pratiquants à faire toujours mieux. Tenez : le saut à la perche. Les premières (1890) sont en bois. Ça pèse une tonne, c’est rigide. Les sauteurs, et ils sont déjà balèzes, plafonnent à 3,30 m. On cherche à faire mieux, on en débite quelques-unes en bambou. C’est à peine plus souple mais c’est plus léger. L’Américain Harry Babcock, aux JO de 1912, saute avec une comme ça et frôle les 4 mètres. A partir des années 50 (celles du siècle dernier), on passe à l’aluminium et la fibre de verre. Ça commence à être élastique : en 1963 la barre des 5 m est franchie. Puis les matériaux composites balaient tout. Les perches se font catapultes. Le Soviétique Sergueï Bubka enroule les 6 m en 1985. En 2026 on en est à 6,31 m (Armand Duplantis) et Elon Musk en promet une qui lancera à 8 m les retraités (le marché s’annonce porteur) qui voudront s’y essayer.

On sort un peu groggy de cette épopée-là, puis on se raccroche à ce qu’on connaît : le vélo, lui aussi, a connu ses révolutions. La chaîne, maillon anglais des années 1880, envoie les grands-bis à la casse et dessine le vélo pour toujours (?). Le pneumatique avec une chambre à air, la roue libre, les freins à patins libèrent ceux qui ne sont pas casse-cou et se réfrénaient. Pour aider le rouleur à devenir grimpeur on passe par une combinaison aussi insensée qu’ingénieuse : la roue arrière réversible. Avec deux pignons, un grand et un petit, un de chaque côté de l’axe. Sur le plat on pédale avec le petit pignon côté chaîne. Au pied des côtes, on retourne la roue et on repart, la chaîne en prise sur le grand pignon !

Puis le dérailleur s’occupe de tout sans qu’on mette pied à terre et quand ses commandes passeront du cadre au guidon, on pensera être arrivé au bout de ce que peut être un vélo.

On n’avait pourtant encore rien vu ! Les cadres en acier puis en alu auront bientôt vécu. Place au fibres, et au design qui va avec. Place aussi aux freins à disque, à l’automatisation des commandes. Plus personne ne pense être au bout…

Et le cycliste dans tout ça ?

Les docteurs Maboule ont tenté le même coup qu’avec la bécane : améliorer, mécaniser, profiler. On fait avaler au coureur des couleuvres et des potions, on le met en vitrine pour l’étourdir et dans des souffleries pour l’obliger à filer droit. Parfois il se rebelle : Tom Simpson jette l’éponge en mondovision sur les pentes du Ventoux (on est en juillet 1967). On est bien obligé d’honorer l’ingrat. Va pour un petit monument commémoratif, et tournez manège. Mais Mr Maboule a retenu la leçon : on fait gaffe aux dosages. Les cyclistes qui passeront l’arme à gauche ne le feront plus que poliment, au lit, de nuit. Et pour gronder le malappris Simpson, on en laisse un, merveille de technologie chimique, gagner six fois le Tour ! On les lui reprendra quand il se sera mis à l’abri dans son ranch, comme on feint de s’excuser d’une blague de mauvais goût. Les bien-pensants aboient, la caravane passe…

L’amateur préfère, pour autant que je le cache, soigner sa santé en même temps que ses performances. Ces dernières en souffrent un peu, lui moins. Il roule à l’eau et à l’énergisant, ne vise qu’à faire mieux que la veille. Avec des freins à disque, un dérailleur électrique. Et de loin en (de plus en plus) loin une pensée pour Simpson…