Les mots pour le dire
George Orwell (l’auteur du roman culte “1984”) n’y allait pas avec le dos de la cuillère : “Le sport c’est la guerre, les fusils en moins”. Et à regarder comment ils se racontent, les sports lui donneraient bien raison. En compétition surtout, leur langage en dit long, truffé de termes plus ou moins belliqueux ne laissant que peu d’espace aux rêveurs qui ne songeraient qu’à s’amuser.
On affronte, on attaque. On se bat (jusqu’au bout !). On oppose une résistance, la bataille fait rage, on survit. Quand on n’est pas écrasé, on peut même finir en héros si on a été brave ou redoutable. Le sport, si on le prend au mot, excite avec jouissance une partie obscure de nos cerveaux reptiliens.
Le cyclisme, parmi quelques autres (la natation synchronisée, l’accrobranche, le minigolf…), se tient à distance plus raisonnable des images guerrières et se raconte autrement. Ceux et celles qui d’office le dimanche sortent leur vélo pour communier avec quelques paroissiens du même acabit s’accommodent fort bien d’un jargon pacifique : la métaphore cycliste est si inventive qu’elle en serait presque poésie…
Monter en danseuse, rouler un file indienne, négocier une épingle à cheveux… Voilà des images bien souriantes pour un enfant n’ayant encore rien connu du vélo : des cyclistes en tutu, les uns derrière les autres en chapeaux à plumes, s’échangeant des barrettes. Poésie, vous dis-je…
Le guerrier Mars, convaincu que les cerveaux cyclistes ne seraient comme les autres QUE sauriens, n’a pas renoncé à glisser ses bâtons de maréchal dans nos roues. Mais le pauvre s’épuise en vain… Les cyclistes affrontent, certes, mais le vent, ou la pluie, ce qui ne fait de tort à personne. Ils roulent en peloton mais jamais au pas ; ne portent des casques qu’à trous, et bigarrés. On dit qu’untel s’est échappé, puis a été repris ; si c’était la guerre il se serait évadé, avant d’être rattrapé…
Un peu bougon face à tant d’indifférence pour la castagne, Mars s’est cherché des alliés. Il a approché les commentateurs sportifs ayant pignons sur roue : pour faire avaler des heures de cyclistes (qui eux-mêmes s’ennuient, parfois, tant qu’on n’est pas à la flamme rouge), mettez-y donc du combat, et de l’épique. Tous les Rigolo Benkens ont donc reçu leur petit Mars illustré. Avec eux, on chasse, on admire les armada, on lance la bataille, on évoque l’enfer ! Peut-être même dorment-ils en chien de fusil…
Mais le cyclisme en rigole, et place ses bons mots à lui.
Tenez. Pour enjamber les montagnes, ceux dont ce n’est pas la spécialité forment un autobus (un grupetto de l’autre côté des Alpes) ; celui qui en descendrait sait qu’il serait récupéré par le camion-balais. Le cycliste qui ne prend jamais le relais est un suceur de roue. Et quand il roule à tombeau ouvert c’est pour arriver plus tôt, pas pour la patrie. S’il a présumé de ses forces et se retrouve à pédaler en vain entre deux pelotons au milieu de nulle part, le voilà en chasse-patate. Il lui arrive bien de prendre une gamelle, mais bon, on n’en trouve pas que dans les paquetages kakis…
Passe ton chemin, Mars ! Nos champions sont des géants, pas des généraux. Et les plus grands d’entre eux ont été Aigle de Tolède, Cannibale ou Blaireau. Pas Napoléon, Churchill ou le soldat Ryan (qu’il fallait pourtant sauver).
Ainsi le cyclisme, terre de coopération quand il est amateur, se raconte avec les mots qui lui vont : ceux d’un sport qui, il y en a peu, n’a pas même besoin d’un arbitre. Profitons-en, et ne baissons pas les armes. Oups…
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