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| Alain Vaessen

Des savoirs en partage

Le Guidon est un club de cyclistes, c’est entendu. Mais c’est aussi un club d’initiés possédant en partage quelques petites choses qu’ils sont les seuls à savoir. Si dans une coterie les connivences sont partagées d’entrée pour accueillir solennellement les nouvelles recrues, nos secrets à nous sont discrets et incommunicables : chacun(e) ne les découvrira qu’au fil de la route, comme autant de marqueurs de sa distinction du commun des mortels.

Nous ne parlons pas des lapalissades que même un môme en tricycle n’ignore plus : on avance que si on pédale, ça ralentit si on freine, c’est plus dur quand ça monte que quand ça descend. Fort bien, mais tenez…

Qui d’autre qu’un cyclosportif peut savoir le confort qu’un sillage bien aligné procure sur un tronçon roulant (à vitesse équivalente, voilà 10 à 15 % d’énergie économisée !) ? Qui d’autre qu’un cyclo connaît le redoutable contrecoup que projette en pleine face un bus roulant bon train (ou un camion pressé) croisé sur une route peu large : comme un mur mou dans une soufflerie, une rafale brisant net l’élan qui rendait la pédalée facile.

Qui pourrait deviner qu’on peut sursauter, sur un vélo ? Nous longeons une clôture, ne pensant à rien puisque le vélo sert aussi à ça, et un corniaud rugissant et grognant surgit du fond de son jardin pour nous effrayer… C’est lui qui gueule et c’est nous qui sommes aux abois, une fois retombés sur notre selle.

Et nos intransmissibles ne sont pas qu’anecdotes.

Aucun piéton par exemple ne pourra partager avec nous le désarroi du subit lâcher-prise quand, les jambes en feu, il faut renoncer à rester dans la roue qui tirait. Et ce n’est rien dire encore de la remontée brutale au pied d’une longue descente, quand l’ivresse de la vitesse et le souffle dans les oreilles se muent brusquement en silence épais et avancée en limaçon.

Qui diable pourrait, sans être cycliste, suspecter l’influence de l’œil et de sa perception pour nous qui pédalons ? Quelques portions de route me restent ainsi définitivement mystérieuses : tout y est en trompe-l’œil, le paysage comme posé de traviole semble dire que c’est plat mais… les jambes hurlent le contraire, et le vélo nous désespère. Seuls les coéquipiers peuvent être sur ces tronçons-là d’involontaires réconforts : si tout le monde est à la peine c’est que ça monte, même sans en avoir l’air…

Restera aussi inaccessible au simple promeneur le secret de la chaleur impalpable ! Tout le monde fond ce jour-là de canicule, les rares passants que nous croisons s’apprêtent à appeler les secours mais ce n’est qu’à la halte que nous sommes terrassés : le cycliste échappe curieusement à la fournaise tant qu’il est en mouvement. En échange du coup de pédale l’air ambiant offre le rafraîchissement. Nos vélos ont la clim’ !

Il est par contre une particularité dont nous nous passerions bien, de celles qu’on tait pour ne pas en paraître affecté : la navrante ignorance des non-cyclistes quand nous nous laissons aller à un semblant d’enthousiasme pour nos exploits… Que peut bien signifier un 30 km/h de moyenne pour un automobiliste qui maudit chaque village traversé à cette allure-là d’escargot…? Que peut savoir un péquenot de la satisfaction née d’un effort sur une machine à deux roues qui n’avance que si nous lui en donnons la force ? Tant pis pour eux : seuls ceux et celles qui roulent savent.