Au fil des raisons
Le cycliste amateur est comme le collectionneur de boîtes d’allumettes ou de coléoptères : pour les congénères qui ne partagent pas son enthousiasme, sa passion reste un peu mystérieuse. On sourit, on l’écoute, on fait des oh, des ah, et on repart avec la question : quel plaisir peut-il bien trouver à se faire mal pendant cent kilomètres tous les dimanches…? Soixante Guidon(e)s pourraient pourtant fournir les ingrédients qui pimentent leurs motivations personnelles (chacun aménageant à sa sauce les dosages et les temps de cuissard).
Ecartons pour en être quitte la santé, et le moral. L’une et l’autre sont à la base de toutes les recettes. Pédaler ensemble, c’est s’animer et se maintenir en formes. Les poumons se donnent de l’air, les cœurs font tourner les sangs, les muscles se bandent et font les fiers. Le moral, lui, suit et se ravigote : l’équipée pédaleresque, la fraîcheur d’un sous-bois, la docilité de la bécane, la satisfaction de l’effort accompli estompent les soucis de la semaine. Que ceux-ci rappliquent dans les heures qui suivent n’y change rien : ils sortent affaiblis de l’aventure.
Mais nous parlions assaisonnement… Chacun connaît les condiments, plus ou moins avouables, qui lui garantissent l’appétence. Voici pour les béotiens un petit abécédaire des motivations vélocipédiques.
Ambition (l’). Perspective de performances toujours plus relevées. Réservée en principe aux plus jeunes qui, seuls, peuvent encore rêver d’un titre, olympique par exemple.
Après-effort (l’). Autorisation morale octroyée par les sorties. Enlève toute culpabilité à l’amateur de Rochefort, ou de cacahuètes.
Bronzage (le). Effet secondaire des heures de pédalage. N’opère qu’en été. A double tranchant : le dessin du bronzage cycliste peut dérouter à la plage.
Défi (le). Modeste et personnel. Consiste à être à la hauteur de soi-même, indépendamment des circonstances (rhume, soirée arrosée, nuit blanche…).
Elégance (l’). Aspiration au chic. Autorisée, ou compromise, par le bariolage de l’équipement.
Esbroufe (l’). Forme occasionnelle de vantardise destinée à épater les naïfs admettant sans rien y comprendre que 80 km d’une traite, 500 m de dénivelé, 28 ou 30 km/h de moyenne, c’est déjà de la performance. Puisqu’on vous le dit…
Jeunesse (la). Tentative de tromper le temps qui passe. Peut relever de l’illusion : le cycliste se joue des pignons, pas de la roue du temps.
Masochisme (le). Tendance à sourire quand ça craint. Ne nécessite pas, à vélo, d’accessoire particulier.
Paysage (le). Appréciation de l’environnement au fil de la route. C’est d’abord une quête du beau (un vallonnement, une lumière, un bâtit) mais certaines indications sont utiles : une vallée encaissée, ça va monter ; un château d’eau, ça va redescendre.
Récréation (la). Plaisir ludique du cycliste qui soulève sa roue avant, tangue à l’arrêt sans déchausser ou coupe un virage bien dégagé. Peut paraître un rien puéril mais précieux, rare après l’adolescence.
Technique (la). Goût prononcé pour toute amélioration, matérielle ou vestimentaire. Va avec celui du dernier cri et peut vite s’avérer hors de prix.
Coupons pour terminer les ailes aux mal pensants : pas de mécréance parmi ces épices… Le cycliste du dimanche n’est pas un impie dont les sorties programmées d’office en matinée le septième jour auraient pour mission de lui épargner communion, et confesse. Qu’on se le dise : le vélo n’est pas une histoire de culte. Même s’il a ses chemins de croix.
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