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| Alain Vaessen

La petite reine

Se souvient-on toujours de quand, et comment, on s’est laissé séduire par la petite reine (le surnom avec lequel les anciens ont magnifié le vélo) ? Chacun de nous a sans doute son anecdote, singulière, mais je sais très bien, moi, qui m’a conduit à devenir son ami…

J’ai onze ans et un pneu crevé à mon premier 24 pouces, qui ne me sert qu’à épater les filles. La chambre à air, déjà tapissée de rustines, attendrit ma mère qui m’autorise à en acheter une nouvelle et me tend un billet de 20 francs. Le magasin de vélos dans mon quartier, c’est celui des frères Dalem, rue Grétry.

Les frères Dalem ont à ce moment-là une cinquantaine d’années. Ce sont deux ex-cyclistes qui ont eu leur petit succès dans les championnats régionaux. Souvent 1er ET 2ème. Rarement mal classés, sauf ce jour-là de kermesse où ils avaient assis leur notoriété : largués pour une fois, ou de mauvaise humeur simplement, ils avaient mis pied à terre, préférant en rester là et s’offrir une frite avec quelques spectateurs éberlués mais ravis.

Quand ils ont pendu leurs vélos au clou, les frères Dalem ont usé de ce qui restait de leurs maigres primes pour éviter le retour à l’usine en ouvrant ce petit magasin. Sur quelques rebords ils ont disposé des coupes en fer blanc, aux murs ils ont épinglé leur nostalgie : quelques maillots fatigués et des photos en noir et blanc où ils sont jeunes, le visage en sueur et poussiéreux mais souriants, entourés et fleuris.

Je vais donc chez Dalem, y achète une chambre à air. Je rentre, je répare, je gonfle… Le pneu reste obstinément plat. Je rouvre. Une courte estafilade dans le caoutchouc me renvoie à ma maladresse : la chambre n’a pas supporté la pincette quand je l’ai enfermée…

Mon billet est dépensé, mon vélo toujours un monocycle.

Gonflé, j’échafaude un plan. Bidon, on va le voir…

Je retourne chez Dalem et lui rend sa chambre. “Zut alors, vous m’en avez donné une trouée”. Jules ou Jim (je ne sais jamais lequel des deux est face à moi derrière le comptoir) jette un œil, marque une courte pose, se tourne vers ses tiroirs, en sort une nouvelle et la place devant moi. Fier de ma ruse, je l’empoche et m’apprête à sortir. Monsieur Dalem… : “Dis donc, gamin, en refermant le pneu, fais attention de ne pas la pincer. Parce que sinon je t’aurai de nouveau filé une chambre à air fendue…”. Je sors démasqué et penaud sans oser me retourner. Je n’ai pas vu s’il souriait (je parie qu’il souriait !) ; je n’ai même pas dit merci. Mais je sais désormais qu’un cycliste n’est jamais dupe, que la tromperie ne tient pas le choc en Vélocipédie, que les frères Dalem sont les gentils gardiens de cette nation-là et que pour en être il me faudra… faire du vélo. Qu’ils recueillent ici à titre posthume ma reconnaissance puisque cinq décennies plus tard (!) je suis toujours de ce pays-là, province : Saint-Martin, habitants : ± 60, capitale : le Guidon.

Jusqu’à ce que lassés, ou de mauvaise humeur, ils mettent pied à terre et la clé sous le paillasson, je resterai pour les frères Dalem le gamin à la chambre à air. Ils m’apprendront diverses choses au fil de mes passages. Que la forme en été dépend du nombre de tours de pédale donnés en hiver, qu’au printemps il faut savoir mouliner, qu’à l’automne les routes sont grasses et piégeuses, qu’on boit avant d’avoir soif… Ce sont eux qui ont fait de la petite reine cette amie que je côtoie, tous les dimanches, avec mes équipier(e)s.