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| Alain Vaessen

Temps qu’à faire

La mer a ses navigateurs, la terre a ses cyclistes. Les premiers naviguent un œil sur la météo marine, les seconds pédalent par tous les temps. C’est que les uns, tout téméraires qu’ils soient, peuvent périr d’une inattention au gros temps tandis que les autres, nous, n’y risquent qu’un rhume ou un coup au moral.

L’attention que nous portons au temps qu’il fera pourrait dès lors paraître légère… Le chaud et le froid n’a plus l’importance d’autrefois. Le progrès a tissé des survêtements qui rendent frimas-compatibles même les plus frileux. Et l’équipée cycliste ayant (comme les fraises) sa belle saison, les dates de sortie sont souvent des journées où, côté météo, rien n’est à signaler. Le point de ralliement est déjà ensoleillé, le vent puisque c’est dimanche n’est pas encore levé.

Mais quelque fois c’est du lourd…

L’époque où la météo n’était (vaguement) prévisible que sur une carte en pages 38 du journal de la veille est révolue : on clique désormais sur IRM et alors qu’on n’a pas encore donné un coup de pédale, nuages et orages défilent sur nos écrans, devançant les heures à venir. Certains d’entre nous y ont gagné une précision qu’on jurerait exagérée, mettant en garde au départ les distraits qui ont cru pouvoir se fier au ciel bleu de l’aube : il va pleuvoir à 10h24.

Les agriculteurs, les canards, les enfants qui marchent dans les flaques…, adorent ça. Les cyclistes, beaucoup moins… Parce que la pluie n’est pas qu’une affaire d’eau qui nous mouille. Elle rend les routes savonneuses, réveille les plaques de boues, allonge les distances de freinage et parasite la prise du sillage : le vélo qui précède, comme un pistolet à eau surgi de notre enfance, passe son (mauvais) temps à asperger tout qui ose le suivre.

La pluie pourtant, sous laquelle on peut aussi chanter, n’est pas l’adversaire le plus redouté. Il en est un autre, plus véhément, plus sournois, plus taquin et parfois même méchant… C’est le vent ! Un courant d’air entre deux portes sataniquement entrouvertes. Le vent.

Les marins le jaugent en nœuds ; la brise, le suroît, l’alizé… Ils se cramponnent à l’échelle de Beaufort et replient les voiles si nécessaire.

Les cyclistes l’évaluent en rotations d’éoliennes, qui ne peuvent rien nous cacher : rester les pales ballantes pour ne pas nous inquiéter leur serait reproché. Ça tourne un peu, beaucoup, à la folie ; la brise, le souffle, la bourrasque. Quand on l’a en poupe, on est pote. Quand on l’a de côté, les plus marins tentent la portance en se mettant de guingois. En face à face, n’ayant pas de voile à affaler, on se replie sur la position : arc-bouté sur le vélo, la tête dans les épaules, les coudes le long du corps, on a une petite chance d’avancer quand même. Chacun de nous s’y prend avec plus ou moins d’habileté, tous et toutes y laissent plus ou moins de forces.

Le vent, donc. Ami et surtout ennemi, que nous aurions toutefois tort d’accabler trop. En 1998, une rafale hors du commun, et c’est peu dire, se produit à Bridge Creek, aux Etats-Unis. Ceux qui la ressentent se doutent qu’elle est canon, et heureusement ne sont pas à vélo : un radar Doppler en fait le relevé. 486 km/h. 486 !

Restons bien par ici pour nos sorties et accommodons-nous de nos tornades de pacotille.